20/06/2007

20/06/07 - 11:29

Des chefs d'oeuvre inconnus



La Vue de Delft, donc. Infiniment reproduite, étalée partout, vue partout, commentée partout, connue de la plupart, et pour ces différentes raisons, devenue presque invisible. La Vue de Delft, infiniment géniale et infiniment admirée, évidemment elle-même, toute à tous, et s'imposant depuis trois siècles et demi comme un idéal d'ouverture et de disponibilité. La Vue de Delft, enfin, si instantanément aimable...
Par quel étrange renversement, pourtant, ces mêmes raisons inclinent-elles aujourd’hui mainte personne cultivée à s’amuser de telles merveilles, de l’admiration qu’on leur porte, puis à s'ébattre en dissertant avec condescendance ? Car les "chefs d'oeuvre" (écoutons-les), ces tristes ponts-aux-ânes, n'est-ce pas... Ces vieilles bannières usées jusqu'à la corde, au pied desquelles viennent se presser et communier si sottement les masses... Ces havres des incultes, ces ports populeux des ignares ne connaissant jamais que ce que tout le monde connaît et n'aimant pareillement que ce que tout le monde aime...
Si surprenant que cela puisse paraître, oui, on observera aujourd'hui, de plus en plus répandus dans les cercles "faisant" toute la culture et l'art de notre temps, un troublant mépris, voire l'expression tout à fait décomplexée d'une étrange haine, envers les plus illustres chefs d'œuvre du patrimoine artistique mondial, parallèlement à l'inflation d'un culte passablement hystérique pour les minores. C'est qu'il n'est plus de bon ton de faire l'unanimité, et que l'universalité n'est plus une valeur. Comment aimerait-on d'ailleurs ce qui plaît à tout le monde ? Et comment pourrait-on s'affirmer SOI dans une telle foule, alors même que, bien sûr, Racan vaut bien Malherbe, Hugues de Saint-Victor Hegel, et Carel Fabritius Vermeer ? Je me distingue, donc je suis, voilà mon horizon ! Et l'antique lieu commun n'ayant pu résister à la guerre désordonnée tout récemment menée contre le Conformisme, nul ne s'étonnera plus que l'art d'aujourd'hui parle aujourd'hui à si peu de monde, que ses chefs d'oeuvre auto-proclamés soient, pour l'essentiel, des chefs d'oeuvre inconnus, et que, les liens sociaux venant à tomber les uns après les autres, chacun se sente, en fin de compte, de plus en plus seul, crispé sur le pauvre trésor de son idiolecte.

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